Kathia ST. HILAIRE «The Vocals of the Chaotic Burst »
Détail "Untitled", 2025 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Du 10 janvier au 7 mars 2026
Les spirales sont partout dans la nouvelle exposition hypnotique de la grande artiste haïtiano-américaine Kathia St. Hilaire.
L’ensemble de motifs tourbillonnants, kaléidoscopiques et presque psychédéliques aspirent le spectateur dans chacun de ces vortex. Au travers de ces spirales qui se répètent, l’artiste rend hommage à Frankétienne (1936–2025), le géant de la littérature et de l’art haïtiens, décédé dans sa maison de Delmas à Port-au-Prince, le 20 février 2025 à l’âge de 88 ans.
Toutes ensemble, les spirales de l’exposition saluent ce co-fondateur du spiralisme, un mouvement littéraire haïtien qui a émergé dans les années 1960, pendant la période d’extrême répression qui a marqué la dynastie dictatoriale de François Duvalier, surnommé « Papa Doc », puis de son fils Jean-Claude « Baby Doc », entre 1957 et 1986.
"Vietnam Tunnels", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Selon Frankétienne, la spirale représente la vie même, car elle constitue le paradigme le plus souvent répété dans la nature, et qu’elle est à la base des structures qui la composent dans l’astronomie, la géométrie et la biologie. En s’inspirant de l’auteur, Kathia St. Hilaire met en scène de multiples spirales tout au long de son exposition.
Chaque œuvre est en effet une réponse créative unique à une phrase du premier roman de Frankétienne de la collection Spirale, publié pour la première fois en 1968, à l’apogée de la dictature de « Papa Doc ». Intitulé Mûr à crever, il contient un manifeste littéraire du spiralisme, tandis que les récits du livre retracent le parcours de la Spirale.
Chacune des œuvres de Kathia St. Hilaire attire le spectateur afin que chacun des petits détails lui soit perceptible. C’est seulement en la regardant de près qu’il peut distinguer la ligne d’encre des mots, qui agit comme l’étincelle donnant vie à l’œuvre. L’exposition fait renaître le spiralisme et le premier roman de ce mouvement, Mûr à crever.
"Raynand - Tonton Macoute", 2026; "Guantánamo Bay I", 2025 et "Bato Espiral II", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Les différentes pièces nous donnent à voir l’histoire de Raynand, qui peine à survivre au quotidien sous le joug de la dictature. Raynand est représenté sur deux images en miroir comme évanoui à un carrefour – le carrefour sacré du vaudou haïtien. Certaines œuvres rappellent la tentative cauchemardesque de Raynand de fuir Haïti pour Nassau, aux Bahamas, où il est détenu puis déporté vers son pays d’origine.
Si la forme de la spirale est souvent représentée comme libératrice, Kathia St. Hilaire se concentre aussi sur les tentatives ratées d’immigration haïtienne, caribéenne et latino-américaine, et sur les cercles vicieux d’emprisonnement et de déportation de masse. Les fils barbelés sont omniprésents dans cette exposition et plusieurs œuvres montrent l’incarcération d’Haïtiens et d’autres détenus caribéens ou latino-américains.
L’une des œuvres à fil barbelé rappelle clairement des photos historiques de détenus haïtiens sur la base navale américaine de la baie de Guantanamo. Une scène en particulier évoque le destin tragique de réfugiés et demandeurs d’asile haïtiens qui ont été détenus à « Gitmo » dans des conditions terribles dans les années 1990, pendant le coup d’État contre le président haïtien Aristide.
"Untitled", 2025 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Comme le suggère l’écrivaine haïtiano-américaine Edwidge Danticat, ces instantanés des expériences haïtiennes de la décennie 1990 offrent un aperçu de ce qui nous attend à l’avenir, vu la récente directive visant à élargir le Migrant Operations Center de Guantanamo pour en faire un centre de détention de 30 000 places.
Kathia St. Hilaire réincarne un groupe de détenus haïtiens, les mains croisées sur leur tête, dans un geste signifiant tèt chaje : « nous sommes vraiment en danger et nous n’en pouvons plus ». Par ces scènes de détention, l’artiste montre que l’histoire se répète avec les raids, la détention et la déportation des étrangers, des « autres », auxquelles on assiste actuellement, aux États-Unis en particulier mais également dans d’autres régions du monde.
Comme Frankétienne et les autres spiralistes, Kathia St. Hilaire se concentre sur la présentation du passé, c’est-à-dire son intégration au temps présent, et sur le fait de montrer à quel point ces circonstances difficiles se poursuivent dans les crises sans précédent que connaît Haïti, frappée par la violence des gangs et l’ensekirite (violence politique et sociale omniprésente). Les spirales multiples dépeignent aussi des ouragans et la forme caractéristique associée à ces graves événements météorologiques. L’artiste a déjà parlé de son attrait pour la forme de ces phénomènes sur les radars météo, qui réside dans le fait qu’ils peuvent être fatals, mais qu’il existe aussi quelque chose de beau et de puissant dans ces forces naturelles. L’une des autres inspirations littéraires de cette exposition est la grande tempête, et la pluie sans fin, qui tient une place centrale dans Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez.
"Spiral Execution", 2025 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
C’est l’un des grands textes du réalisme magique, un genre qui a laissé son empreinte dans l’art de Kathia St. Hilaire. Le roman de García Márquez raconte une tempête imaginaire qui efface toute une ville et tous les souvenirs d’elle. Le réalisme magique/réel merveilleux, ou la représentation multiple, selon la formulation de Kamau Brathwaite, sont essentiels dans les généalogies des littératures et des arts caribéens, en particulier en Haïti et en Amérique latine, par l’intermédiaire de figures comme Jacques Stephen Alexis, René Depestre et Alejo Carpentier, entre autres.
On peut observer des synergies entre le travail de Kathia St. Hilaire et les visions vibrantes et oniriques du spiralisme et du réalisme magique, où le passé et le présent s’entremêlent aux possibilités d’avenir. La plasticienne souligne que le parcours de la plupart des ouragans d’aujourd’hui suit les routes des vaisseaux de la traite esclavagiste transatlantique. Les spirales expriment aussi la croyance selon laquelle les ouragans constitueraient la vengeance des millions d’Africaines et d’Africains emprisonnés, qui ont trouvé la mort lors du périlleux Passage du milieu. L’artiste s’intéresse beaucoup à l’idée que les ouragans prennent naissance à la surface de l’eau.
"Bato Espiral I", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Ses œuvres associent les ouragans, l’eau et les cheveux tressés, en évoquant expériences passées et présentes dans le sens de la pensée de bell hooks : remember (se souvenir) en même temps que re-member (remembrer, réassembler), c’est-à-dire réunir des parties arrachées les unes aux autres, pour reformer un tout à partir de fragments. Certaines œuvres réinventent, sous la forme de plantes et de végétation verdoyante, les femmes qui ont caché des graines dans leurs cheveux tressés, un processus d’archivage physique et de transport d’un héritage cher à leur cœur, pendant ces voyages forcés et terribles qui les ont éloignées de leurs terres africaines ancestrales. Il y a également un lien ici entre l’eau, le matelassage et l’agrégation de souvenirs, que l’artiste relie pièce par pièce grâce à des techniques d’assemblage.
Elle forme un tissage à partir des histoires de sa mère sur d’anciens ouragans, dont celui nommé David qui a frappé si durement Haïti en 1979, mais incorpore aussi les ravages de leurs homologues mortels qui frappent chaque saison les régions des Caraïbes et du sud du Golfe du Mexique, notamment Katrina (2005), Matthew (2016) et Melissa (2025). Les ouragans ont ainsi un lien avec l’eau, où les courants et les vagues s’entremêlent comme des cheveux dans une tresse. L’exposition fait également un parallèle entre les périples éreintants à travers le Passage du milieu et ceux, plus récents, des boat-people haïtiens et cubains entre autres, sur des embarcations de fortune inadaptées au voyage en mer et surpeuplées.
"Trenches, WWI", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
L’artiste met en avant des personnes ordinaires qui tentent d’échapper à des conditions difficiles, invivables, afin de chèche lavi, c’est-à-dire aller chercher une vie meilleure. Le changement climatique est aussi une question essentielle pour la plasticienne, car le réchauffement actuel des océans rend les ouragans plus fréquents et plus dévastateurs, ce qui conduit à des pluies encore plus intenses et à des crues de plus en plus sévères, capables d’effacer des zones entières de la carte.
L’artiste utilise le réalisme magique comme un outil pour parler d’histoire. Des visions tourbillonnantes du passé et du présent s’imbriquent dans les séquences fantasmagoriques de l’exposition. Ici, les marques du spiralisme, du réalisme magique, et du surréalisme haïtien sont partout. Les œuvres magico-merveilleuses proposent ici un langage artistique fait de processus de gravure, de mark-making et de world-making. Sur diverses toiles et panneaux, on observe des visions tournoyantes de scènes qui se répètent, tirées de l’histoire des diasporas haïtienne, caribéenne et latino-américaine.
"Jérémie Vespers I", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Les œuvres de Kathia St. Hilaire sont multidimensionnelles, reflétant les formes spiraliste et magico-réaliste. L’artiste insuffle de la magie dans sa pratique grâce à son esthétique emblématique de gravure, qui comporte un très grand nombre de couches. Elle a mis au point une technique unique de gravure par réduction fortement inspirée de l’impressionnisme français, qui associe de manière originale l’impression en relief, le collage, la gravure, le tissage et la couture.
Elle commence par faire un grand dessin puis le transfère sur des plaques de linoléum, sur lesquelles elle grave ensuite méticuleusement chacune des sections. Celles-ci sont ensuite imprimées sur toute une série de matériaux divers et sortant de l’ordinaire, aussi hétéroclites que possible. Ce vaste éventail de médiums regroupe ainsi des chutes d’autres œuvres, des pneus en lambeaux, des billets déchirés, de la bagasse de canne à sucre, des feuilles de bananiers, des impressions à l’huile, des tissus, du métal, de la colle, des pigments, du fil et des emballages de crèmes éclaircissantes pour la peau.
En associant tous ces éléments, elle accumule jusqu’à cinquante couches d’encre en utilisant les blocs de linoléum gravés, ce qui crée des effets de texture extraordinaires. Elle utilise également des débris métalliques, ce qui rappelle le brasaj des métaux de l’art haïtien emblématique originaire de Noailles, un quartier de Croix-des-Bouquets récemment terrorisé par des gangs violents, ce qui a provoqué le déplacement d’un nombre incalculable d’artistes métalliers haïtiens.
"Vitruvian Man Raynand", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Kathia St. Hilaire intègre du métal et du vrai fil barbelé dans de grands collages, puis les ponce pour les faire ressembler à de la peinture. Ce fil barbelé a une signification profonde pour beaucoup, notamment pour les réfugiés et demandeurs d’asile qui souhaitent ou ont souhaité entrer aux États-Unis ou en Europe ces dernières décennies et surtout récemment ; le Service de l’immigration et des douanes (ICE) des États-Unis mène en effet actuellement des raids agressifs, et pratique la détention et la déportation de masse.
Le fil barbelé sert à maintenir les gens à l’extérieur ou au contraire à l’intérieur, et il est ainsi lié à la création de frontières d’incarcération. Le métal est la composante principale des murs de perles en spirale, élaborés avec soin, qui servent d’imposant fond aux toiles de l’artiste. Ces clôtures en maillons derrière les œuvres sont fabriquées par l’artiste à l’aide de chaînes à billes et de raccords. Kathia St. Hilaire se confronte beaucoup aux démarcations et nous montre la violence et les abus qui règnent aux frontières, tout en commémorant des centres de détention tristement célèbres comme Guantanamo.
Le perlage et les assemblages magiques de l’exposition ne sont que quelques-unes des manières par lesquelles la plasticienne imite les drapo, les drapeaux brodés de perles ou de sequins du vaudou haïtien, la religion syncrétique pratiquée en Haïti, qui est l’une de ses grandes inspirations. Ses œuvres inspirées du vaudou réinventent notamment le drapo magnifique, immense et très ouvragé de Myrlande Constant (née en 1968) et les assemblages d’autel très chargés de Pierrot Barra (1942–1999).
L’art de Kathia St. Hilaire s’inspire de la symbolique vaudou, qu’elle entraîne dans une direction spiraliste et magico-réaliste, reflétant les attributs et objets magiques qui donnent à celles et ceux qui pratiquent cette religion le pouvoir de résister aux difficultés de la vie. L’artiste crée son propre drapo vaudou en retravaillant les vèvè, symboles sacrés du vaudou haïtien, qui représentent des loas (ou esprits vaudous) spécifiques, en les convoquant dans notre monde afin qu’ils interviennent dans les affaires humaines. Myrlande Constant a expliqué comment elle peignait « l’espoir » et le brodait avec des perles.
"Trenches", 2026 de Kathia ST. HILAIRE - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PERROTIN - Paris © Photo Éric SIMON
Kathia St. Hilaire n’utilise pas de sequins pour élaborer son drapo unique, mais la gravure, et divers objets recyclables et surfaces texturées. Elle s’en sert ensuite à sa manière emblématique pour recréer des assemblages hétérogènes grâce à des gestes de mark-making, pour créer de l’espoir en ces temps troublés.
Les œuvres présentées émergent d’une histoire tumultueuse, marquée par la violence intergénérationnelle, le traumatisme et une déshumanisation répétée. Ensemble, elles rendent hommage à des ancêtres et proposent des visions prophétiques, magico-réalistes et spiralistes du passé, qui offrent un nouvel espoir de liberté et de résistance et célèbrent la volonté de survivre. Même face à des catastrophes mortelles et à tous ces fils barbelés, Kathia St. Hilaire exprime dans son exposition un sentiment d’espérance, et des visions superbes, époustouflantes, de libération. De nombreux papillons volettent autour des barbelés, un clin d’œil à Gabriel García Márquez et Edwidge Danticat qui les ont utilisés pour représenter des présages de mort et de destruction, mais aussi des symboles d’espoir et de changement, ainsi que pour désigner le carrefour entre les rêves, la magie et le réel.
- Rachel Douglas
Galerie PERROTIN
76 rue de Turenne
75003 Paris
France
Jours et horaires d’ouverture : du mardi au samedi deb 11h à 19h.