Javier CALLEJA « CURIOUSLY »
"Curiosly", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
Du 30 mai au 25 juillet 2026
"Je ne suis pas un artiste révolutionnaire, je suis un artiste évolutionnaire"
dit spontanément Javier Calleja.
Almine Rech Paris, Turenne a le plaisir d'annoncer 'Curiously,' la sixième exposition personnelle de Javier Calleja. Il a raison : si l’art contemporain est né et a grandi dans les berceaux esthétiques révolutionnaires qu’il a affirmé toujours contre l’esthétique dominante, il est possible qu’au XXIème siècle les choses aient un peu changé—ou que, elles aussi, aient simplement évolué. Il a raison : son travail ne présente pas les attraits d’une révolution esthétique, stylistique ou structurelle, il offre en revanche l’excitation d’une permanente évolution à l’intérieur du cadre qu’il a défini, et dans le système qu’il a fabriqué.
"There's no cure for curiosity", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
"Whatever will be will be", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
Ce système convoque tout un tas de personnages dont les ancêtres sont dans la bande dessinée — il mentionne notamment Francisco Ibáñez Talavera (1936-2003) — et aussi dans l’histoire de la peinture – celle de Yoshitomo Nara par exemple – : de petits personnages souvent montrés de face, regardant le spectateur droit dans les yeux.
Le décor n’est pas un réel enjeu : une simple couleur ou un nuage, le personnage se regarde comme un objet, comme une chose dont la composition facilite l’appropriation. La simplicité du dispositif laisse une place de choix au texte qui apparait sur les tee-shirts des personnages, dans les nuages ou des bulles de comic strips : “The path of the truth is made of realities” dit ainsi, dans une bulle de texte qui le surplombe, le personnage d’un dessin sur papier présenté dans l’exposition. Il semble installé sur le sommet couvert de neige d’une petite montagne.
"Stiding slowly", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
"Nomad", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
Javier Calleja a grandi dans les années soixante-dix et quatre-vingt, à Málaga. “Mes plus grandes influences étaient les dessins animés et les bandes dessinées. En particulier les dessins animés de Mazinger Z et les bandes dessinées de Francisco Ibáñez Talavera.
Inspiré par ces deux-là, j'ai commencé à dessiner enfant, et mon travail s'est développé à partir de là et en porte encore certaines caractéristiques” dit-il. Tout d’abord gymnaste de haut niveau, il s’est intéressé professionnellement aux arts visuels à vingt-cinq ans. Il a étudié les Beaux-Arts à l’Université de Grenade : “C'était difficile pour moi quand j'étais étudiant dans les années 90, parce que tous les grands artistes étaient intellectuels.
"Never alone", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
"On the Way", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
Chaque œuvre devait avoir mille mots derrière elle, très conceptuel. (…) les grands artistes de cette époque écrivaient toujours, pensaient toujours, planifiaient toujours, parlaient du travail.” Calleja n’était pas nécessairement convaincu par tout ça… et s’intéressa plutôt aux émotions : son art est fait pour être ressenti, pas nécessairement interprété.
En tous cas c’est par l’émotion qu’il s’adresse à celui qui regarde. “Je peux parler de la technique, pourquoi les grands yeux, pourquoi ceci, pourquoi cela ; mais vous devez avoir votre propre idée ou émotion face au tableau.”
De l’œuvre de Francisco Ibáñez Talavera, un artiste espagnol de bande dessinées particulièrement populaire dans les années soixante-dix, Calleja dit avoir observé en particulier le personnage de Rompetechos, “un homme qui ne comprend pas tout, fait uniquement de cercles, visage rond, yeux ronds, nez rond”. Il l’a dessiné des milliers de fois. Plus tard, ses personnages à lui semblaient eux aussi condamnés à une sorte de perfection géométrique. Ceux qui peuplent aujourd’hui les œuvres de son exposition parisienne ont profité des possibilités d’émancipation qu’il leur a offerte.
"Let it roll right off", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
"A matter of time", 2026 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
Dans cet ensemble d’œuvres nouvelles, il ne s’agit plus de ronds parfaits pour façonner ces personnages faits de peu et cependant si expressifs : les yeux deviennent ovales, débordent parfois du dessin du visage, les têtes sont à l’occasion un peu carrées… ils deviennent en somme un peu plus humains, comme s’ils étaient désormais prêts à affronter le monde réel, à l’observer, à l’évaluer. “There is no cure for curiosity” dit l’un d’eux.
Plus que Cocteau (“Les critiques jugent les œuvres et ne savent pas qu’ils sont jugés par elles”(1) les œuvres de Javier Calleja réveillent en nous le souvenir de Paul Virilio qui formait au siècle dernier, déjà, l’hypothèse selon laquelle nous n’allions pas au musée pour voir les œuvres d’art mais pour être vus par elles.
Comme rarement, ses personnages nous regardent et construisent avec le spectateur une relation quasi intime : non seulement ils nous regardent mais encore ils s’adressent à nous via leurs mini-phrases en forme de slogans. “Take my Hand”,“Me First” : les messages que ces personnages nous adressent dans l’exposition ‘Curiously’ articulent un dialogue entre l’œuvre et le spectateur que Calleja indique avoir orienté en se souvenant qu’il lui avait été enseigné, à l’école, les mathématiques ou la physique mais pas le respect. “Les droits sont vulnérables”, dit-il, “ et personne ne m’a enseigné mes droits”.
Ses personnages, maniant habilement innocence et ironie, rappellent la complexité d’être au monde : comme des adolescents, ils semblent découvrir comment vont les choses – les rapports sociaux, la construction d’une identité.
"Have a nice Lazy day", 2024 de Javier CALLEJA - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Almine RECH © Photo Éric SIMON
On n’évite pas, dans l’exposition, dont Calleja a pensé l’accrochage en gardant en tête le modèle du cabinet de curiosité, le plaisir curieux du rapprochement d’œuvres dont les messages semblent se répondre : “It’s my decision” et “Your opinion” convoquent encore Virilio déclarant qu’on n’allait pas au musée pour voir les girafes mais la proximité des girafes et des lions.
La manière dont il scénarise l’accrochage des œuvres (ou les œuvres elles-mêmes, les flanquant à l’occasion de très, très gros cadres décoratifs) peut évoquer le Pop Art mais, aujourd’hui, c’est plutôt l’entertainment qui inspire ces displays colorés — l’art est passé à autre chose. “J'ai essayé de faire quelque chose de nouveau et j'ai fait la même chose, alors maintenant je fais la même chose et ça semble vraiment nouveau” me dit encore Calleja, dont les œuvres sont immanquablement décrites comme « avec des personnages aux grands yeux”. C’est étrange parce qu’il y a bien plus, il me semble, au-delà de ces grands yeux mais ils ont fini par résumer l’étrangeté incernable de ses œuvres.
Intimistes, simples, immédiates semble-t-il, elles sont en vérité extraordinairement complexes et déroutantes, jamais résolues. Ce qu’elles affirment est moins un “statement” univoque qu’un véhicule pour accéder à autre chose de moins lisible, de plus profond, d’inaccessible peut-être. Elles éclairent, y compris en ménageant des zones d’ombre, quelque chose de séminal en nous, auquel nous tentons, inlassablement, d’accéder.
É- ric Troncy, critique d'art, commissaire d'exposition et codirecteur du Consortium Museum à Dijon, France
(1) Cocteau, Jean. Le Rappel à L’ordre ... Paris, Stock, 1926.
Galerie Almine RECH
64 rue de Turenne
75003 Paris
Jours et horaires d’ouverture : du mardi au samedi de 11h à 19h.
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