Joan SNYDER « Earthsongs / Chants de la Terre »
Détail "Elegy for souls", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
Du 6 juin au 25 juillet 2026
Thaddaeus Ropac Paris Marais présente Chants de la Terre, la première exposition personnelle de Joan Snyder en France. Dans ces nouvelles peintures et œuvres sur papier, réalisées au cours de l’année écoulée, Snyder poursuit et approfondit les idées et les motifs qui ont défini sa pratique tout au long de ses soixante ans de carrière. Simultanément éthérées et ancrées dans le réel, ces œuvres oscillent entre l’au-delà et le viscéral, réaffirmant ainsi la place de Snyder en tant que pionnière d’une vision de l’abstraction à la fois vaste et profondément personnelle.
Snyder cultive une synergie entre abstraction et auto-biographie, chaque œuvre constituant un épisode diaristique où le récit guide la recherche formelle. Sa pratique est résolument féministe depuis ses débuts, nourrie par son rôle de figure emblématique du mouvement artistique féministe qui s’est épanoui dans les années 1970.
"Vertical Harmony", 2026 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
"Dear Elijah", 2026 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
Snyder traduit l’expérience vécue des femmes en un vocabulaire formel complexe et personnel auquel elle revient sans cesse : roses et seins, arbres et totems, étangs et lunes.
Dans Chants de la Terre, ce langage féminin réapproprié se reflète également sur le plan matériel, à travers une palette hétéroclite de matériaux où le naturel côtoie le synthétique. Des brindilles, des fleurs séchées, de la boue et de la paille sont superposées à des chutes de dentelle et de velours, des paillettes et des perles en plastique.
Cette approche de collage dense évoque la texture complexe de la vie même, tout en mettant en lumière ce que l’écrivaine Rachel Cusk appelle « la matérialité non-décrite de l’existence féminine » dans le catalogue accompagnant l’exposition.
"Elegy for souls", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
"Earthsong II", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
À 86 ans, Snyder présente des œuvres plus accumulatives que jamais, dont les surfaces chargées portent le poids des sentiments, de la mémoire et du corps habité.
L’artiste inscrit des mots sur ses toiles depuis les années 1970, et une écriture insistante caractérise plusieurs des œuvres exposées. Snyder porte un intérêt profond pour la littérature. Dans The Walls of My Mind (2026), elle cite un passage de The Waves (1931) de Virginia Woolf : « il y a des moments où les parois de l’esprit s’amincissent ». Ce passage du roman de Woolf décrit une porosité entre les mondes intérieur et extérieur – un sentiment palpable dans l’œuvre de Snyder, qui fait de la nature un vecteur d’expression des expériences humaines les plus fondamentales.
Comme l’écrit Cusk : « Notre place est au sein du monde, semblent dire ces toiles. » L’œuvre Dear Elijah (2026), quant à elle, commence par l’écriture cursive de Snyder, telle une lettre – un format qui évoque intrinsèquement des notions de soin et de transmission – avant de laisser place à une énumération rythmée en majuscules : « FLOWERS SONGS SOULS… » [« FLEURS CHANSONS ÂMES… »]. L’acte d’énumération transforme la toile en un lieu de rassemblement, servant de miroir verbal à l’accumulation matérielle qui caractérise les œuvres.
"Femmmes et fleurs", 2026 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
"Deep in Me", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
Des morceaux de toile de jute, de tissu et de papier mâché assemblés par collage sur les toiles gonflent parfois pour créer des poches en relief. Ces formes font office de récipients, recueillant et berçant des graines, des fleurs séchées et des flaques de peinture. Dans les peintures de grand format The Forest Becomes a Symphony (2025) et Elegy for Souls (2025), des étagères en bois saillent de la base des toiles, rappelant des chevalets. Présentes dans son œuvre depuis les années 1990,
ces étagères servent de réceptacles pour la couleur et la matière, conférant aux peintures un aspect de sanctuaire ainsi qu’une présence sculpturale. Des formes abstraites, mi-arbre, mi-crucifix, reviennent dans ce dernier ensemble d’œuvres, tout comme l’utilisation de formats en diptyque et triptyque, qui évoquent les traditions des retables paléochrétiens, encadrant la peinture comme un acte de dévotion. Comme l’exprimait Snyder dans sa thèse de maîtrise à la fin des années 1960 : « Ma peinture est ma religion. C’est l’autel vers lequel je me tourne, c’est là que je me confronte à moi-même et que je découvre qui je suis. »
"Come April", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
"Memories", 2026 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
Ce nouvel ensemble d’œuvres s’inscrit dans la lignée des peintures Field de l’artiste, une série née au milieu des années 1980 en réaction aux paysages agricoles que Snyder a découverts après avoir quitté la ville de New York pour s’installer dans un environnement plus rural. Son traitement all-over de la toile crée un champ créatif dans lequel elle sème des images, des couleurs et des gestes afin de fusionner l’expérimentation formelle avec des notions de renouveau cyclique, à la fois mythique et personnel.
Dans ces prairies de formes florissantes, la palette oscille entre l’intensité charnelle des fuchsias et des rouges, et les tons sourds du vert mousse et de la paille collée : des contrastes qui évoquent les cycles de la vie et de la mort, de la périssabilité et de la renaissance. La coloration naturelle du support en lin permet de le laisser brut, ou parfois de le teinter légèrement, ce qui lui confère une présence à la fois générative et terreuse. Comme l’artiste le décrit elle-même : « Je suis toujours en quête de clarté, de pureté, d’essence, mais je n’ai jamais été disposée à sacrifier le rituel, le besoin de profondeur, de richesse, d’épaisseur, d’obscurité. »
"Summer Rain", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
Le coup de pinceau constitue un motif central dans l’œuvre de Snyder depuis qu’elle a commencé à disséquer ce geste pictural fondamental dans ses célèbres peintures Stroke au début des années 1970. Dans Chants de la Terre, il se manifeste sous la forme de touches de peinture vives et saccadées sur toile et de lignes d’encre et d’aquarelle étirées et entrelacées sur papier. Dans l’une des œuvres sur papier exposées, Snyder appuie un pinceau chargé d’encre noire visqueuse sur la surface pour laisser des empreintes rappelant des traces de pneus : un geste aussi vigoureux que délicat.
Ces coups de pinceau fonctionnent souvent comme des partitions musicales fragmentaires. Ils donnent le rythme de notre rencontre avec les œuvres, que nous lisons comme des hymnes – à la fois désespérés et extatiques – à la vie elle-même. Fidèle à son titre, Chants de la Terre suscite un sentiment de joie exultante en réponse à la beauté douce-amère d’être en vie : mettant en scène ce que Cusk décrit comme « une commémoration du soi dans le monde ».
"The Walls of My Mind", 2025 de Joan SNYDER - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Thaddaeus ROPAC © Photo Éric SIMON
Joan Snyder travaille entre Brooklyn et Woodstock, NY. Elle est née dans le New Jersey en 1940. Elle a obtenu une licence au Douglass College (1962) et un master en beaux-arts à l’université Rutgers (1966), tous deux situés à New Brunswick, dans le New Jersey. Alors qu’elle était étudiante de troisième cycle à Rutgers, elle a lancé la Mary H. Dana Women Artists Series (DWAS) à la bibliothèque Mabel Smith Douglass afin d’accroître la visibilité des artistes contemporaines émergentes et confirmées, affirmant ainsi son engagement de longue date en faveur de la participation des femmes dans les sphères culturelles.
En 2016, elle a reçu le prix de l’American Academy of Arts and Letters dans la catégorie Art, après avoir obtenu une bourse de la Fondation MacArthur (2007), une bourse du John Simon Guggenheim Memorial Fund (1983) et une bourse du National Endowment for the Arts (1974). En 2026, elle a été élue membre à vie de l’American Academy of Arts and Letters.
Galerie Thaddaeus ROPAC
7 rue Debelleyme
75003 Paris
Jours et horaires d’ouverture : du mardi au samedi de 10h à 19h.