Elsa SAHAL « Les vases sont debout, les potiches ont attrapé des jambes »
"Aimée", 2024 et "Shirin", 2024 de Elsa SAHAL - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PAPILLON © Photo Éric SIMON
Du 22 mars au 17 mai 2025
"Les vases sont debout, les potiches ont attrapé des jambes" est une phrase tirée des Guérillères(1) de Monique Wittig. Je l’ai entendue, alors que j’étais en train de faire des vases en forme de femmes avec des fleurs-seins à l’intérieur. Cette coïncidence m’a tellement surprise que j’ai choisi ce titre pour lui rendre hommage. Ça faisait tellement longtemps que je faisais de la céramique et qu’on me disait « ah c’est de la poterie, c’est de la vaisselle. » Récemment, on a enfin compris que la céramique pouvait être de la sculpture. C’était le moment de se saisir du thème du contenant et de le faire marcher."
Elsa Sahal
"Vase Amazones 1", 2023 de Elsa SAHAL - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PAPILLON © Photo Éric SIMON
"Résistant à la standardisation, armée de son matériau de prédilection, la céramique, et d'un registre de formes échappant à la détermination normative et objectivée, Elsa Sahal dessine des corps monstrueux et déstandardise les corps des femmes qu'elle n'hésite pas à hybrider comme le faisait littérairement Mary Shelley avec son Frankenstein. En outre, ces assemblages rappellent la célèbre "sirène des îles Fidji" présentée par Phineas Barnum en 1842 dans son musée de New York. À l’égal de son artefact, les sculptures de Sahal n’entretiennent aucun lien avec une quelconque véracité. […]
Ses sculptures se jouent de la prétendue douceur d'une palette où abondent notamment la couleur rose et le grain texturé de la matière en surface pour mieux dérouter l'emprise de la standardisation. En exposant sans fioritures la manière dont le travail de la main permet de contrecarrer avec ses aspérités, dénivellations et autres états de la matière, les sculptures revendiquent à la fois le geste de la main, et son corollaire, la puissance de l’artisanat, en contredisant l’assignation de la céramique à l’extension des activités domestiques féminines.
"Les prairies violettes et plates", 2023 de Elsa SAHAL - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PAPILLON © Photo Éric SIMON
Quand la question de l'oeuvre artisanale réalisée par une femme est abordée, elle l'est presque toujours dans les seuls termes d'une revitalisation du dilemme entre industrialisation et artisanat, et par conséquent dans une opposition simpliste homme/femme ; cette dernière étant évincée de la production industrielle. Mais en plus de s'emparer de cette prétendue objectivisation des techniques sexistes, les sculptures d'Elsa Sahal déconstruisent l'illusion d'une conception normative postulant l'existence de modèles universels.
"Omaya", 2024 et "Sidonie", 2024 de Elsa SAHAL - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PAPILLON © Photo Éric SIMON
Plus spécifiquement, les sculptures d'Elsa Sahal s'inscrivent dans un projet de reconstruction de l'histoire de l'art à partir d'une perspective de désinvisibilisation de la pratique des femmes et des historiennes prolongeant les débats du tournant des années 1970-1980. Si l'historiographie contemporaine s'en est emparée en partie depuis peu, reste encore à approfondir et consolider l'ensemble de ces travaux.
Longtemps envisagées comme les « Little Women » oeuvrant à la réussite professionnelle de leurs époux, amants et pairs, il est temps de construire - quitte à le simuler - un regard spécifiquement féminin d'empouvoirement à partir de l'art en s'appropriant, par exemple, le four à céramique de la femme artiste. Elsa Sahal élabore ainsi une politique d'émancipation des gestes du travail, de l'oeuvre et de ses significations. […]
"Les potiches ont attrapé des jambes", 2023 de Elsa SAHAL - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PAPILLON © Photo Éric SIMON
En dissimulant des significations chiffrées dans ses sculptures de l'excès, tels les signaux codés transmis par Rosa Luxemburg (2) pour mener sa révolution, c'est cette fois à partir de son atelier, et à travers les sculptures qu'Elsa Sahal réalise avec le plus grand soin ses oeuvres, qui dynamitent joyeusement dans l'hubris toutes les métaphores gentillettes censées signifier les femmes car son travail "désoriente les choses, [...] perturbe un certain ordre du monde."(3)
Les sculptures d'Elsa Sahal en général, et les vases en particulier, sont alertes et prêts à décamper.
"Krista', 2024 et "Zénabie", 2024 de Elsa SAHAL - Courtesy de l'artiste et de la Galerie PAPILLON © Photo Éric SIMON
Ce faisant, ils renversent une série de clichés dont le premier tient au matériau employé, la céramique, si intimement associée à l'artisanat et aux distractions féminines ; le deuxième concerne la représentation codifiée du corps féminin normé par le male gaze qui a construit l'historiographie de l'art ; et le troisième se dégage de la perfection des proportions des corps pour au contraire en revendiquer la sublime hybridité. Monstruosité, désorientation et cryptologie cisellent ensemble le vocabulaire politique des formes de l'art d'Elsa Sahal et soulignent les bienfaits de sa position amorale, incisive et indisciplinée. Ils offrent l'opportunité d'une rencontre entre des êtres différents s'adressant à toutes Les Guérillères et aux passagères clandestines de l'histoire, de l'art et de la vie."
- Alexandra Midal
"Extraits du texte Monstres exquis in Les vases sont debout – Les potiches ont attrapé des jambes – Elsa Sahal édité par JBE Books, 2025"
Scénographie de l’exposition : BLLK*
(1) Monique Wittig, Les Guérillères, Paris, les Éditions de Minuit, (1969) 2019, p. 205-207.
(2) Muriel Pic, Rosa Luxemburg, Herbier de prison (1915-1918), Genève, Héros-Limite, 2023, p. 352.
(3) Sara Ahmed, "Orientations. Vers une phénoménologie queer", Multitudes, 2021/1 (n° 82), p. 200.
Elsa Sahal est née en 1975 à Bagnolet. Vit et travaille à Paris.
Galerie PAPILLON
13 rue Chapon
75003 Paris
http://www.galeriepapillonparis.com
Jours et horaires d’ouverture : du mardi au samedi de 11h à 19h.
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