Miryam HADDAD « Le Sel d’un Songe »
Détail "Porte 5", 2024 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Du 14 mars au 18 avril 2026
Sur chaque tableau, une série d’événements chromatiques et gestuels semble avoir pris le pouvoir sur l’ordre de la représentation. Lequel résiste, car dans l’agitation des surfaces, à chaque fois quelque chose simultanément se montre et s’efface, excluant que la série repose uniquement sur sa singularité formelle. Chaque fois la mémoire visuelle est sollicitée sans parvenir à l’évidence — il y a des formes humaines ou animales, sans doute végétales.
Des visages. Les signes verticaux de l’enracinement, parfois. Des mains, des bras qui se rejoignent ou soulèvent quelque chose ? Des oiseaux. Tous sont plus ou moins déchiffrables mais ne déclinent pas d’identité précise. Miryam Haddad parle de l’empreinte visuelle forte laissée par la statuaire de Palmyre vue au musée de Damas, mais précise qu’elle ne fait pas la description d’un objet spécifique. L’apparition de figures prises ou engluées dans les mouvements de la matière et le jeu des couleurs est délibérément perturbée par la liberté absolue que l’artiste se donne. Aucune image, au sens d’une ressemblance, ne la domine. Mais elles sont là par défaut et hantent les surfaces.
"Le sel d'un songe", 2025 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
"Graine 9", 2026 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
"Graine 5", 2026 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Dans cette première salle la sensation de saturation physique est soutenue par de grandes variations d’épaisseur dans l’usage de la peinture à l’huile et dans la stridence des couleurs.
Les tonalités fortes refusent assez ouvertement de s’accorder entre elles. Persistance rétinienne et réverbérations chromatiques amplifient ces discordes. Des zones de mélange — opérées directement sur la toile jusqu’à contamination des tons francs et brouillage des oppositions clair/foncé — cohabitent avec des découpes plus nettes opérées par le contraste de complémentaires (bleu et vert contre rouge et orange dans la Porte 1, la plus directement figurative). Plutôt qu’un sujet, chaque surface est une situation picturale distincte et la réunion de ces neuf toiles dressées autour de nous constitue le contraire d’un système.
Elle forme une sorte de dramaturgie qui débute par l’apparition de figures quasi carnavalesques ( Portes 1 à 3) aux contrastes affirmés, plus immédiatement visibles, et s’achève par des surfaces où ces figures se propagent sans hiérarchie spatiale ou narrative. […]
"Graine 7", 2026 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Enfin, de la première à la dernière Porte, des attaques d’une énergie gestuelle singulière traversent les différentes situations picturales. Parfois redoublées d’ajouts colorés, ces inscriptions plus larges, presque athlétiques, peuvent coïncider avec de potentiels éléments anatomiques, situées en lieu et place de bras ou de jambes. Mais elles sont si peu descriptives qu’elles deviennent autonomes et se placent du côté des signes. […]
L’écriture joue un rôle important pour Miryam Haddad : elle amorce ses tableaux. La peinture la déforme et la porte au-delà des mécaniques du sens — s’éloignant ainsi du côté pittoresque de la calligraphie arabe. Pour elle il y a aussi des textes — la lecture d’un poème de Mahmoud Darwich,
Sur une pierre cananéenne dans la mer Morte, qui parle de perte du territoire et d’exil, a déclenché le projet de cette exposition qui représente une année de travail. Mais dans ce poème comme dans les tableaux de Haddad, il ne s’agit ni de délivrer un message ni d’énoncer une plainte. La transmission du sens chez Darwich nécessite les détours d’un récit — et dans cette exposition, une expérience visuelle sans respiration ni pause produit des empreintes sensibles et peu de lecture directe. (…)
"Porte 5", 2024 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Le régime spatial de (la seconde) salle est en rupture avec la première. D’un côté, une constellation de très petits formats. De l’autre, un tableau monumental occupe un mur entier :Le sel d’un songe. Face à l’intimité des petites toiles qui réclament qu’on s’en approche, le grand tableau vous enveloppe dans quelque chose comme un horizon bouleversé ou un ciel traversé de vagues solides. Pour voir ce qui s’y trame, un vrai recul est nécessaire — un changement de focale.
Les Graines sont au contraire des microcosmes qu’il faut observer de tout près pour y trouver les figures. Comme l’indique leur titre végétal, elles sont peut-être aussi en gestation. La disproportion entre les dimensions de l’un et celles des autres renforce réciproquement leurs effets, et le déplacement physique nécessaire pour passer de l’un aux autres ne relève pas du hasard. Face à cette peinture, notre désorientation est préméditée, elle exerce nos facultés de rétablissement et d’équilibre.
"Porte 3", 2024 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Le sel d’un songe est d’abord une expérience de submersion physique — Aucune porte, par la mer, ouverte devant moi. […] Aucune porte, par la mer, refermée sur moi. À distance, des figures apparaissent. L’une, humaine, se dresse à gauche, au-dessus de la forme d’un bleu plus sombre au centre de la largeur de la toile.
Tout se passe dans la manière dont des éléments anatomiques (tête penchée, buste, jambes et bras une fois encore réunis, puis les détails d’une tête d’oiseau dont le corps s’étend jusqu’aux griffes assez identifiables sur la gauche) sont littéralement captifs du mouvement de la surface entière. L’ampleur est telle que l’on est surpris par la trame complexe entre la rythmique gestuelle et les détails figuratifs, en particulier à cause de l’absence frappante de contours. […]
"Porte 9", 2024 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Dissolution, dissémination et rythmique des figures et du récit dans le tableau — autant d’opérations nécessaires pour aborder cette peinture, bien plus que notre vieille histoire occidentale de la tension entre abstraction et figuration. On pense bien sûr au pathos de la défiguration chez Fautrier ou Dubuffet. Mais Haddad trouve sa propre tension entre l’image et la picturalité et n’en fait gagner aucune : les deux ou rien. Le pathos recule devant la violence des couleurs. L’atomisation des images est contrariée par les déplacements de la matière. Un champ chromatique presque magnétique percute notre champ sensoriel et la peinture devient performative : la regarder nous modifie.
Un texte, des éléments de figure, notre regard, sont pris dans les différents scénarios de l’épaisseur où ils prennent pied par intermittence. Comment ne pas y voir une condition très humaine ? Entre détachement et immersion — ou entre netteté rationnelle et plongée ,sensorielle. La force d’apparition de cette peinture repose sur un paradoxe — elle est à la fois hallucinée et matériellement présente. […]
"Porte 8", 2024 de Miryam HADDAD - Courtesy de l'artiste et de la Galerie Art : Concept © Photo Éric SIMON
Dans la peinture de Haddad, la multiplicité des interactions sensorielles nous perturbe et ne ,nous promet pas grand confort. On hallucine – cette matérialité presque gênante à l’épreuve de figures qui la hantent, ces ressemblances altérées par les gestes qui écrivent la surface sans l’expliciter.
Les conflits du réel et ceux qui nous habitent renaissent sur le terrain de la peinture. Ce qui nous dégage des automatismes de la mémoire et des affects, yeux grands ouverts. Une guerre fait rage contre moi et en moi… Étranger.
- Marie Muracciole.
Je dédie ce texte à Leila Shahid (1949-2026).
Toutes les citations en italique proviennent du poème de Mahmoud Darwich mentionné dans le texte :Sur une pierre cananéenne dans la mer Morte.
Galerie Art : Concept
4, passage Sainte-Avoye
75003 Paris
https://www.galerieartconcept.com
Jours et horaires d’ouverture : du mardi au vendredi de 10h à 18h et le samedi de 11h à 19h.
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